Octavian Patrascu : «Le judo ne s'arrête pas à trente ans»

Judo : les actualités du judo en France et dans le monde / Interview / lundi 27 avril 2026 / source : alljudo - Auteur : Laurent MATHIEU


Médaillé aux championnats d'Europe et du monde vétérans, Octavian Patrascu évoque sa conception du judo l'art de chuter, le travail sur son « mauvais » côté et explique pourquoi il vaut mieux réussir un seul uchi-komi à la perfection que d'en exécuter dix de façon approximative.

Après les échéances du début d'année, le calendrier vétérans marque une pause avant les grands rendez-vous de l'automne : les championnats du monde qui auront lieu à Sarajevo, du 20 au 24 septembre, puis les Championnats d'Europe à Portimão, du 22 au 25 octobre. Le judoka moldave Octavian Patrascu, trois fois médaillé aux mondiaux (2 argent, 1 bronze) , prévoit de consacrer cette période de calme à la préparation de son retour sur la scène internationale suite à une blessure, ainsi qu'à son travail d'entraîneur et de chercheur.

Dans cette interview, il évoque de la manière dont il construit son entraînement, pour lui-même comme pour ses élèves, de ce qui change dans le ressenti d'un judoka après 40 ans et de la raison pour laquelle, selon lui, le judo ne se résume pas aux projections.

Vous pratiquez le judo depuis l'enfance et, ces dernières années, vous avez connu de grands succès dans les plus importants tournois vétérans. Qu'est-ce qui change lorsqu'un judoka passe en vétérans ?
À 25 ans, je pouvais m'entraîner deux fois par jour, aller en compétition, puis repartir courir le lendemain. Aujourd'hui, après un tournoi éprouvant, il me faut deux jours de repos, sinon, mes genoux me rappellent vite à l'ordre. La récupération devient un travail à part entière : étirements, glace, sommeil, alimentation adaptée, rien de tout cela n'est accessoire. La peur de la blessure apparaît aussi, mais ce n'est pas tant la douleur qui inquiète que l'idée d'être arrêté pendant plusieurs mois. À quarante ans, revenir après une rupture des ligaments est très compliqué. Le style de combat devient plus économe, on supprime les gestes superflus. J'ai arrêté les grandes projections comme harai-goshi. Je préfère désormais ko-soto-gari et o-uchi-gari, qui sollicitent moins le dos.

La concurrence en vétérans est de plus en plus forte. Aux Championnats du monde 2023 à Abu Dhabi, où vous avez remporté l'argent, on comptait 973 athlètes venus de 63 pays. Pourquoi continuez-vous à monter sur le tatami malgré la fatigue et l'âge ? Qu'est-ce que ces compétitions vous apportent ?
Les tournois vétérans m'ont fait comprendre une chose essentielle : le judo ne s'arrête pas à 30 ans. J'ai combattu à Marrakech, à Lisbonne, à Abu Dhabi, et j'y ai vu des judokas de plus de 55 ans combattre d'une manière que bien des jeunes pourraient leur envier. C'est extrêmement inspirant. Ces compétitions m'apportent aussi beaucoup comme entraîneur, parce qu'elles me permettent d'observer les méthodes de préparation d'athlètes venus de différents pays. Les vétérans japonais font cent uchi-komi par jour. Les Allemands accordent une grande place à la tactique. Chacun a sa propre philosophie. J'ai retenu le meilleur de ces approches et je l'ai intégré à mon travail avec mes élèves. Après Abu Dhabi, par exemple, j'ai rendu obligatoire dans notre club le travail de son mauvais côté. Au niveau mondial, tout le monde connaît votre technique favorite. Si vous ne maîtrisez pas l'asymétrie, vous devenez prévisible, et donc vulnérable.


Vous avez plus de dix ans d'expérience comme entraîneur et vous formez des judokas d'âges et de niveaux différents. Quels éléments considérez-vous comme essentiels dans la préparation des athlètes vétérans ?
Il y a trois priorités. D'abord l'ukemi : sans une bonne chute, on n'ose pas prendre de risques. Un vétéran qui a peur de tomber n'attaquera jamais en premier. Ensuite, le kuzushi en mouvement. Pas un simple tirage des bras, mais un déséquilibre créé par le déplacement, par le corps, en ménageant le dos. Enfin, les contre-attaques et les projections courtes : le kaeshi-waza, les techniques sur une jambe comme ko-uchi-gari ou o-uchi-gari. Tout cela limite la charge sur les lombaires. J'accorde aussi beaucoup d'importance au travail au sol. Les vétérans gagnent souvent par immobilisation, alors que les plus jeunes manquent parfois de patience alors qu'il suffit de rester lourd et stable.

Comment organisez-vous les séances pour vos élèves vétérans afin qu'ils progressent sans abîmer leurs articulations ni leurs ligaments ?
L'échauffement dure au moins vingt minutes. Chez les jeunes, on voit parfois un tour de salle et on commence, mais avec les vétérans, c'est impensable. Nous travaillons systématiquement la mobilité articulaire, les étirements dynamiques et l'asahi-sabo, ces exercices à quatre pattes qui soulagent le dos. La technique se fait en séquences courtes : cinq minutes d'uchi-komi, puis une pause. Surtout pas trente minutes d'affilée, sinon on se détruit les genoux. Le randori reste léger, à 50 % d'intensité. Si quelqu'un commence à forcer, je l'arrête : les vétérans ne sont pas là pour se battre à l'entraînement, ils sont là pour progresser. Le travail de renforcement se fait sans sauts : flexions, squats contre le mur, exercices avec élastiques. Pas d'explosivité inutile. Et surtout, un à deux jours de repos après une grosse séance. Ce n'est pas de la paresse, c'est une nécessité pour les ligaments.

En plus des adultes, vous travaillez aussi avec des enfants. Quelles sont les principales difficultés dans l'apprentissage du judo par les plus jeunes ?
Les enfants ont peur de tomber, même doucement. Les deux premières semaines sont donc entièrement consacrées à l'ukemi. Sans sécurité, il n'y a pas de progrès. Récemment, un garçon d'environ quatorze ans est arrivé à l'entraînement. Il était très discret, presque contracté. Il n'osait pas prendre la garde, ses mains tremblaient. Je lui ai dit : « Ne cherche pas à combattre. Bouge, simplement. » Pendant trois semaines, nous n'avons fait que du shintai et des ukemi, sans la moindre projection. Puis j'ai ajouté le kuzushi, c'est-à-dire le déséquilibre sans projection. Il a compris qu'il pouvait déplacer son partenaire, même en étant moins fort. Quelque chose s'est alors débloqué dans sa tête. Deux mois plus tard, il répétait très correctement o-soto-gari sur les uchi-komi. Non pas parce qu'il était devenu plus puissant, mais parce qu'il avait cessé d'avoir peur et appris à sentir son partenaire.

Vous avez exposé vos principes de préparation - d'abord la posture, le déplacement et la sécurité, puis seulement la projection - dans votre manuel Judo for Beginners. Qu'est-ce qui vous a poussé à l'écrire et où est-il utilisé aujourd'hui ?
L'idée m'est venue lorsque j'ai constaté qu'à l'Erdington Judo Club, à Birmingham, il n'existait pas de guide simple et commun pour ceux qui faisaient leurs premiers pas. Il existe des supports pour les pratiquants confirmés, mais rien de vraiment accessible pour un enfant ou un adulte qui enfile un judogi pour la première fois. Aujourd’hui, ce manuel est utilisé dans certains clubs au Royaume-Uni, mais aussi dans certains clubs maltais. Après ma victoire aux Championnats du Commonwealth à Malte en 2024, j'ai noué des liens avec la Fédération Maltaise de Judo. Une partie du matériel a également été traduite en roumain et utilisée en Moldavie, dans un club de Chisinau où je me rends régulièrement. J'aimerais que n'importe quel club, même dans une petite ville, puisse s'appuyer sur cette structure de séance pour enseigner le judo de manière sûre et méthodique.

Vous êtes aussi l'auteur de plusieurs travaux scientifiques visant à rationaliser le processus d'entraînement. Dans votre propre pratique, y a-t-il eu un combat remporté grâce à un calcul particulièrement précis ?
Oui, lors des Championnats du Commonwealth à Malte, en 2024. Mon adversaire était plus lourd que moi de huit à dix kilos. Il cherchait à m'imposer sa puissance sur le haut du corps. Je n'ai pas essayé de rivaliser avec lui sur ce terrain. J'ai simplement exploité sa poussée vers l'avant : je me suis décalé d'un petit pas sur le côté et j'ai placé un ko-soto-gari sur sa jambe d'appui. Il est tombé parce qu'il avait lui-même engagé tout son poids dans le mouvement. Ce n'est pas moi qui l'ai projeté, il s'est projeté tout seul. Moi, je lui ai seulement montré le chemin. Après le combat, il est venu me voir et m'a demandé : « Comment as-tu fait ? » Je lui ai répondu : « C'est toi qui l'as fait, pas moi. »

Y a-t-il eu, à l'inverse, une défaite après laquelle vous avez profondément revu votre approche du judo ?
Oui. La finale des Championnats du monde vétérans à Lisbonne, en 2021. J'y ai perdu l'or, non pas parce que mon adversaire était plus fort, mais parce que je lui ai offert l'ouverture. J'ai revu la vidéo une vingtaine de fois. Il m'a pris en contre au moment précis où j'ai fait un geste de trop : une poussée du buste vers l'avant sans contrôle du centre de gravité. Ce jour-là, j'ai compris que je m'étais battu moi-même. J'avais fait 90 % du travail à sa place. Après cela, j'ai cessé de rechercher la vitesse d'attaque à tout prix. Je me suis mis à travailler la précision. Il vaut mieux exécuter un seul uchi-komi parfaitement que dix de manière approximative. En tant qu'entraîneur, je le répète aujourd'hui à mes élèves : si vous sentez que la projection part en force, arrêtez-vous.

Peut-on dire qu'à un certain stade d'une carrière sportive, la condition physique cesse d'être l'avantage principal d'un judoka et que l'intelligence du combat passe au premier plan ?
Chez les hommes de moins de 30 ans, la dimension physique compte énormément. Mais chez les vétérans, surtout après 40 ans, les combats se gagnent moins dans une salle de musculation que dans la tête. À Abu Dhabi, j'ai vu des hommes qui avaient l'air d'amateurs : un peu de ventre, des épaules étroites. Et pourtant, sur le tatami, ils démolissaient méthodiquement leurs adversaires. Pourquoi ? Parce qu'ils lisaient parfaitement le combat. Ils savaient où leur adversaire allait transférer son poids une seconde avant que celui-ci n'en ait lui-même conscience. C'est cela, l'expérience. Le physique est nécessaire pour ne pas s'effondrer à la troisième minute, mais la victoire revient à celui qui maîtrise le mieux le kuzushi et le moment juste.

Vous continuez à concourir au plus haut niveau, vous entraînez des débutants, vous accompagnez des professionnels, vous menez des recherches et vous développez une méthodologie d'enseignement. Quelle est aujourd'hui votre tâche principale ?
Aider à structurer l'apprentissage du judo et à réduire le nombre de blessures. Les deux vont ensemble. Quand l'enseignement suit une progression cohérente - posture, déplacement, chute, kuzushi, projection -, le risque de blessure diminue naturellement et les athlètes progressent plus vite. En ce moment, je travaille à la mise au point d'un système de préparation pour les clubs. Mon objectif est qu'un débutant, au bout de trois mois, n'ait plus peur de tomber, qu'au bout de six mois, il puisse exécuter une projection simple en mouvement, et qu'au bout d'un an, il soit capable de participer sereinement à un tournoi local, sans se mettre en danger.

En résumé, qu'avez-vous compris aujourd'hui du judo que vous ne compreniez pas il y a trente ans, lorsque vous avez commencé ?
Au début de ma carrière, je pensais que le judo se résumait aux projections : saisir l'instant, lancer, marquer ippon. Aujourd'hui, je sais que le judo est avant tout un art de la décision sous pression, en une fraction de seconde. La technique, on peut l'apprendre en six mois. Mais la vraie maîtrise consiste à choisir la bonne technique dans la fatigue, quand l'adversaire vous harcèle et qu'il reste trente secondes au chronomètre. Et il y a une autre chose : le judo n'est pas une victoire sur l'autre, mais sur sa propre peur, sur son orgueil, sur ce « je ne peux pas ». Jigoro Kano disait que le judo est la voie de l'utilisation la plus efficace de l'énergie. Pas seulement celle du corps, mais aussi celle de l'esprit.

 



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