Anton Geesink : L'homme qui a rendu le judo international
Octobre 1964, Anton Geesink met fin a une idée répandue : les judokas japonais sont invincibles. Déjà vainqueur des championnats du monde en 1961 à Paris, le Néerlandais, n’avait pas pu frappé l’opinion public faute d’une couverture médiatique suffisante, et même les Japonais ne s’étaient pas alarmés de cette défaite de Koji Sone concédée loin de son sol.
La réaction du public nippon sera bien différente trois ans plus tard lorsque les spectateurs médusés assisteront à la défaite d’Akio Kaminaga, impuissant et dépassé, cloué au sol sur hon-gesa-gatame après huit minutes de combat, dans la finale open des Jeux Olympiques de Tokyo. Vécue comme un véritable affront au pays du soleil levant, cette défaite aura pourtant l’immense mérite de crédibiliser l’universalité d’un sport dominé jusque là sans partage par les représentant de son pays d’origine. Cinquante plus tard on peut même parler d’acte fondateur du judo international et l’immense mérite de ce succès revient à un immense champion : Anton Geesink.
Né à Utrecht, celui que l’on allait surnommer « le géant batave » à cause de son gabarit hors-normes (2m02, 110 kg), débute le judo à 14 ans. A l’époque il ne dispose pas encore d’un gabarit impressionnant (50 kg à 16 ans) et c'est plutôt dans son tempérament que réside sa force : « je me suis plongé dans le combat avec l'impétuosité, l'intrépidité et l'imprudence particulières d'un garçon de cet âge » confesse-t-il aujourd’hui. Sa progression est fulgurante et 4 ans plus tard, en 1952, il remporte le premier des ses 21 titres européens. Il lui faut attendre 1961 pour grimper sur le toit du monde en devenant le premier non-Japonais champion du Monde. Pourtant ce succès n’est pas une fin en soi, et le futur champion olympique se projette plus loin, plus haut : « j’ai réalisé après cette victoire que mon judo n’était pas encore mature, notamment dans le travail en newaza. ».Alors, pendant des mois, il travaille sans relâche sankaku-waza et en 1963 il part trois mois en stage à Tenri ou l’université est réputée pour la qualité de son travail au sol. C’est là qu’il finalise sa préparation pour les Jeux Olympiques de 1964 et qu’il prépare, dans la sueur, le chef d’œuvre de sa carrière. Déjà doté de o-soto-gari et de harai-goshi, il développe un sasae-tsuri-komi-ashi et un uchimata de classe mondiale. Son travail au sol est également d’une efficacité redoutable, servi par sankaku-waza et keza-gatame.
Ceux qui l’ont croisé ne se lassent pas de décrire sa force de caractère et son impressionnant charisme. Henri Courtine, l’un des premiers grands champions français, apporte un témoignage vibrant à propos de celui qui fut de nombreuses fois son adversaire : « On dit qu’il a gagné grâce à son physique hors du commun. Peut-être qu’il était fort, mais les Japonais qu’il a rencontré n’étaient pas des légers non plus et il était plus fort qu’eux techniquement. La vraie force de Geesink c’était sa capacité de travail et sa rigueur. Jamais il ne faisait un écart. Durant le stage que nous faisions l’été à Beauvallon, il était toujours couché de bonne heure, mais le matin il était debout à six heures pour traverser le golfe à la nage ! Il était aussi très souvent au Japon pour progresser.»
Doué, travailleur et doté d’un physique taillé pour le sport de haut-niveau, Geesink avait tous les atouts pour réussir et il aurait pu s’en contenter. Mais il allait pourtant ajouter une dernière corde à son arc, une capacité étonnante à innover et à développer ses propres méthode d’entraînement : « Je n’ai jamais fais de musculation classique, mais je profitais de toutes les occasions pour exercer mon corps naturellement. Je coupais du bois, soulevais des troncs d’arbre, ce genre de choses. Puis je faisais quelque chose que l’on ne fait plus aujourd’hui : quand je faisais uchi-komi, plutôt que de m’arrêter à l’entrée du mouvement – ce qui à mon avis ne sert à rien – j’allais jusqu’à soulever mon partenaire. D’abord c’est plus efficace pour acquérir le sens de la technique travaillée : pour moi le travail en uchi-komi c’est la technique totale avec la préparation, l’entrée et le soulevé, sauf la chute. Ensuite lorsque vous faites une série de 100 uchi-komi de cette façon avec un partenaire de 80 kilos, vous avez soulevé 8 tonnes. Le meilleur travail de musculation pour le judo c’est le judo lui-même ! »Plus surprenant encore, Geesink remet en cause les principes du déséquilibre tel qu’il est enseigné dans la plupart des dojos : « J’ai remis rapidement en cause la notion du déséquilibre : tu tires vers l’avant pour entraîner le partenaire. Cela ne marche pas. Quand tu tires quelqu’un vers l’avant il réagit, ça c’est de la biomécanique. C’est pourquoi je peux expliquer aujourd’hui que, par exemple, contrairement à ce que l’on dit toujours, sur une technique à droite, le bras gauche de Tori n’a pas d’importance (sic).Si on tire uke avec on ne le déséquilibrera pas dans la direction souhaitée. Il faut s’entraîner avec le bras droit. Aujourd’hui encore la biomécanique de nôtre sport est très mal connue. »
Novateur, visionnaire et passionné, Anton Geesink est devenu à la fin de sa carrière ambassadeur du judo pour la fédération internationale. Aujourd’hui 10e dan et âgé de 72 ans il restera probablement comme le judoka qui a le plus compté dans l’histoire de son sport.
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